Pour Youssouf Mohammed, qui avait été séparé de sa mère pendant 11 ans, le moment de ses retrouvailles avec elle ne pouvait pas être mieux choisi. Le Ramadan, le mois saint des musulmans, allait se terminer. On était à quelques jours des festivités de l’Aïd, qui marquent la fin de 30 jours de jeûne.
Youssouf, 17 ans, n’en revient pas que sa vie ait pu changer à ce point en quelques jours. Après un nombre incalculable d’appels téléphoniques et de procédures administratives, il se trouve finalement à bord d’un avion du CICR parti d’El Fasher, au Darfour Nord, à destination de Khartoum pour retrouver sa mère après toutes ces années.
Onze ans ont passé depuis que mère et fils ont été séparés. Depuis qu’elle avait divorcé du père de Youssouf en 1998, sa mère vivait à Al-Jazirah, dans le nord du Soudan, avec un de ses enfants. Youssouf, son père et un frère plus jeune étaient restés au Darfour. Lorsque le conflit a éclaté au Darfour en 2003, Youssouf, qui avait 10 ans à l’époque, s’est rendu au Tchad avec son père et son frère pour rejoindre d’autres Darfouriens dans un camp de réfugiés situé à Abéché, à la frontière entre le Tchad et le Soudan.
Une longue recherche
Le jeune homme était « obsédé par l’idée de revoir sa mère », selon Anne Chassaing, déléguée du CICR à El Fasher, qui a suivi l’histoire de l’adolescent pour l’aider à mettre fin à sa détresse. Il est possible que le remariage de son père ait précipité la décision de Youssouf de quitter le camp de réfugiés et de retourner au Soudan pour rechercher sa mère.
Lorsqu’il a appris les projets de son fils, le père de Youssouf s’est inquiété de le voir prendre de tels risques, mais il n’a pas pu l’arrêter. En octobre 2008, Youssouf a entamé seul son voyage de retour vers le Soudan, parfois à pied, parfois transporté par des gens qui voulaient bien l’emmener. Il est arrivé à Nyala, au Darfour Sud, à la fin octobre, et a décidé de poursuivre son voyage vers le nord.
Dans la ville de Shangil Tobayi, il s’est retrouvé dans un camp appartenant à l’Opération hybride Union africaine-Nations Unies au Darfour. Là, il a été adressé à Mohammed Isa, un volontaire du CICR, qui l’a logé chez lui pendant quelques semaines avant de l’emmener fin juillet 2009 à la sous-délégation du CICR à El Fasher, où il a été enregistré comme personne désirant être réunie avec un membre de sa famille.
À El Fasher, Youssouf a donné à l’équipe du CICR la dernière adresse connue de sa mère afin que l'on puisse rechercher et localiser celle-ci. « Je suis allé dans la localité d’Al-Manaqil, dans l’État d’Al-Djazirah, à plus de 300 kilomètres au sud-ouest de Khartoum, pour retrouver la mère de Youssouf », déclare Abd al-Farraj Mohammed, un collaborateur du CICR chargé de la recherche de personnes et basé à Khartoum. « Elle lui a immédiatement écrit un message Croix-Rouge et a signé un formulaire pour donner son accord à un regroupement familial afin de retrouver son fils. »
« Un échange de messages Croix-Rouge entre mère et fils a ensuite eu lieu », explique Khalid Hasan, un autre collaborateur du CICR chargé de la recherche de personnes, qui s’est occupé de leur cas.
Entre-temps, l’équipe du CICR travaillait assidûment à une meilleure solution. Elle a rapidement annoncé la bonne nouvelle à Youssouf : l’équipe avait non seulement pu retrouver sa mère et une cousine de celle-ci, elle avait également fait en sorte que tous trois puissent se rendre en avion à Khartoum pour se rencontrer.
À partir de ce moment, tout s’est déroulé si vite qu’il semblait à Youssouf qu’une main divine avait décidé de lui offrir un cadeau pour l’Aïd : sa mère, en chair et en os !
« Ce garçon a vécu des moments difficiles », précise Taisser Hasson, collaborateur du CICR chargé de la recherche de personnes à El Fasher. « Mais il a également connu la vraie solidarité soudanaise. Il a vécu au Darfour sans un sou, mais il avait toujours de quoi manger et un toit. Chaque jour, des gens qui ne le connaissaient pas faisaient preuve de gentillesse envers lui ».
Anne Chassaing indique que Youssouf a pu parler au téléphone avec sa mère pour la première fois le 2 septembre, lorsqu’il s’est rendu dans les bureaux du CICR à El Fasher pour signer l'accord de regroupement familial. « Après cela, il m’appelait sans cesse pour me demander quand il allait partir retrouver sa mère, raconte-t-elle. Lorsque je l’ai quitté dans l’avion du CICR, il semblait vraiment impatient et surexcité à l’idée de la revoir enfin. »
Mère et fils enfin réunis
La rencontre, le 17 septembre, entre Youssouf, sa mère et la cousine de celle-ci à la délégation du CICR à Khartoum a provoqué tout un mélange d’émotions : bonheur, gratitude, tristesse et rire, donnant à l’équipe du CICR un sentiment de réussite et de satisfaction. En effet, durant toute la semaine précédente, elle avait fait l'impossible pour que les trois membres de la famille puissent fêter l’Aïd ensemble. Quant à Youssouf, il était encore sur un nuage : il n’avait pas encore réalisé sa nouvelle situation.
Sa mère était tout sourires et débordait de bonheur. « Je ne l’ai pas vu depuis 11 ans, a-t-elle déclaré. Pour une mère, c’est beaucoup, beaucoup de temps sans voir son enfant. Je suis très heureuse. »
Le jeune homme avait bien tiré parti des années passées dans le camp de réfugiés. « Je suis allé à l’école et j’ai terminé la 7e année », a-t-il expliqué en attendant sa mère dans les bureaux du CICR à Khartoum. « J’espère terminer l’école et étudier l’anglais dans l’une des universités de Khartoum ou de Juba. » Comme son père travaillait pour l’un des organismes humanitaires dans le camp, Youssouf en a profité pour apprendre l’anglais, qu’il parle maintenant couramment.
Le CICR aide les membres de familles dispersées par le conflit armé à rétablir le contact, habituellement au moyen de messages Croix-Rouge contenant des nouvelles personnelles et familiales, qui sont distribués dans le pays par le réseau de volontaires du Croissant-Rouge soudanais. De plus, il cherche activement à retrouver les personnes portées disparues et, lorsque c’est possible, réunit les enfants et les autres personnes vulnérables –comme les personnes âgées ou handicapées – avec leurs proches dont ils ont été séparés.